Chers amis lutteurs et autres sportifs, visiteurs venus des
villes ou des campagnes,
Je ne suis pas le premier
président de la Confédération à être un peu jaloux du roi de
la lutte. Car, comme tous les présidents, je dois rendre mon
mandat au bout d'une année alors que le roi de la lutte
suisse, lui, est roi pendant trois ans, voire plus s'il
renouvelle son exploit.
Pendant trois ans donc, il descend de bon gré dans
l'arène, alors que nous, les présidents, nous sommes
pratiquement cités à comparaître devant les caméras de
l'émission « Arena ». Si nous n'y allons pas en personne,
nous sommes obligés de la regarder, ce qui est souvent
presque pire. Et si nous y allons, personne ne va nous
essuyer le dos, on va plutôt chercher à nous enfoncer...
Cette tradition qui est la vôtre et qui consiste à
essuyer le dos de l'adversaire après lui avoir mis les
épaules à terre est plus qu'un simple geste : c'est un vieux
symbole helvétique de la manière dont on traite un
adversaire dans ce pays, à savoir comme un sportif et non
comme un ennemi.
Il y a malheureusement des exceptions dans le monde
politique, dans le monde des affaires et même dans le monde
du sport.
Une de ces exceptions était le vol de la pierre d'Unspunnen,
symbole de cette fête, qu'on vous a restituée, mais pas
comme elle était lorsqu'on vous l'avait dérobée. Non, pour
moi, cet acte était tout sauf sportif ! Je le dis ici avec
conviction, comme je l'ai dit avec conviction avant la
votation sur la loi sur l'armée et le 1er août :
Notre pays cultive la tradition du franc-jeu. On doit le
rappeler à certains hommes politiques, à certaines agences
de publicité ou à certaines entreprises. On doit leur dire :
Allez à la Fête de lutte suisse ! Vous y apprendrez ce que
le mot franc-jeu veut dire ! Lisez aussi le Règlement
technique !
Soyons franc ! je n'avais pas lu ce règlement avant de
savoir que je viendrais ici aujourd'hui. Mais je dois dire
que certains points m'ont impressionné : le respect de
l'autre, l'interdiction des prises brutales et dangereuses.
Si j'en avais eu connaissance plus tôt, j'aurais proposé
qu'on les inscrive en préambule de la nouvelle Constitution
fédérale.
Je vous dis tout cela non seulement parce qu'il me reste
de la sciure sur les épaules (celle des bouchons
autoroutiers et des accords aériens...) et que j'aimerais
bien parfois que quelqu'un me l'enlève ; je vous le dis
parce que j'ai lu dans vos statuts et dans vos règlements
que pour vous la force n'est jamais la brutalité ni le
résultat de coups bas ou d'un comportement égoïste, mais
qu'elle naît bien plus du respect que vous avez de
l'adversaire dont vous avez mis les épaules au sol. Tout est
là ! Pas besoin de règles tatillonnes. Le principe suffit.
Et on s'y tient !
La vraie force des forts consiste à respecter ceux qui
sont plus faibles qu'eux. C'est vrai partout, en politique
aussi. Laquelle est au service de tous, des générations à
venir, des plus faibles, des minorités.
Je vous dis cela parce que notre pays ne comprend
pratiquement que des minorités, basées sur la langue, sur
l'appartenance régionale, sur les convictions politiques,
mais aussi sur la manière de concevoir la vie, différente
selon que nous habitons à la ville ou à la campagne.
Nous parlons beaucoup de barrières dans ce pays, d'une
barrière de roestis, plus récemment d'une barrière de
saucisses de Saint-Gall. Pour ma part, je suis surtout
préoccupé par le fossé qui sépare les villes des campagnes.
Lors de presque toutes les votations, deux mondes
s'opposent : la Suisse qui change et la Suisse qui voudrait
rester telle qu'elle a été. Or, cela a toujours été la force
de ce pays de conjuguer ces deux mouvements. Nous devons
surmonter ces points de vue opposés et nous en sommes
capables.
Seuls ceux qui sont conscients des traditions et des
racines de ce pays et qui les respectent peuvent changer la
Suisse. Et seuls ceux qui préparent la Suisse aux défis de
demain peuvent maintenir l'esprit de nos traditions, à
savoir une Suisse des cultures multiples, forte, neutre, qui
prend sa place dans le monde avec engagement.
Il est très important que villes et campagnes se
respectent et cherchent à se rencontrer, qu'elles reprennent
la vieille tradition qui est la vôtre et qui consiste à
accueillir dans vos associations des « gymnastes » naguère
exclusivement citadins et des « bergers » aux origines
rurales. Gymnastes ou bergers, ruraux ou citadins, vous vous
retrouvez tous dans le même rond de sciure. C'est ça la
Suisse !
Je n'oublierai jamais le jour où, au Théâtre municipal de
Zurich, qui donne souvent des pièces critiques envers notre
patrie, un montagnard nommé Ogi a remis le témoin de la
présidence à un citadin nommé Leuenberger, dans un climat
d'émotion partagé par tous.
Un événement semblable a lieu aujourd'hui : Vous avez
invité le citadin que je suis à votre fête et permettez-moi
de vous dire que j'y suis venu avec plaisir. Je suis heureux
de pouvoir tirer personnellement des leçons de votre esprit
sportif. Il est trop tard pour que vous m'appreniez la lutte
à la culotte - mon sport à moi, ce serait plutôt les
discours ! -. Néanmoins vous m'avez appris une chose : c'est
que le « kurz », le tiré-court, est la prise la plus
courante. Je serai donc court !
Que la fête soit belle !